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MUSECLIO

La prise de conscience de l'horreur du nazisme par les Allemands

21 Octobre 2007 , Rédigé par J.-V. Martineau Publié dans #Concours et club histoire

 

L’action a lieu en mai 1940 à Berlin, au moment où les nazis célèbrent l’occupation de la France. Tandis que certains fêtent ce nouveau succès du régime nazi, Otto Quangel, un contremaître jusque là uniquement préoccupé de son travail, prend brusquement conscience de l’ignominie du nazisme avec l’annonce de la mort de son fils tué au front. Il annonce cette nouvelle à sa future belle fille déjà engagée dans un groupe d’opposants joint à la résistance. L’entrevue a lieu devant une affiche :

 

 

AU NOM DU PEUPLE ALLEMAND

 

Puis trois noms et :

 

ONT ÉTÉ CONDAMNÉS À LA PENDAISON POUR CRIME DE HAUTE TRAHISON.

 

LA SENTENCE A ÉTÉ EXÉCUTÉE CE MATIN

 

AU PÉNITENCIER DE PLOETZENSEE

 

Involontairement, il prend les mains de Trudel dans les siennes, et il l’éloigne de l’affiche.

 

- Qu’y a-t-il donc ? demande-t-elle, toute surprise.

 

Mais elle suit le regard de Quangel et lit également le texte. Une exclamation, qui peut tout signifier, lui vient aux lèvres : protestation contre ce qu’elle vient de lire, désapprobation du geste de Quangel, ou indifférence. Elle remet son agenda en poche et dit ;

 

- Ce soir, c’est impossible, père. Mais je serai chez vous demain vers huit heures.

 

- Il faut que tu viennes ce soir, Trudel, répond Otto Quangel... Nous avons reçu des nouvelles

 

d’Otto...

 

Il voit que toute gaieté disparaît des yeux de la jeune fille.

 

- Otto est mort, Trudel !

 

Du fond du coeur de Trudel monte le même “Oh !” profond qu’il a eu lui aussi en apprenant la nouvelle. Un moment, elle arrête sur lui un regard brouillé de larmes. Ses lèvres tremblent. Puis elle tourne le visage vers le mur, contre lequel elle appuie le front. Elle pleure silencieusement.

 

Quangel voit bien le tremblement de ses épaules, mais il n’entend rien.

 

“Une fille courageuse ! se dit-il. Comme elle tenait à Otto !... À sa façon, il a été courageux, lui aussi. Il n’a jamais rien eu de commun avec ces gredins. Il ne s’est jamais laissé monter la tête contre ses parents par la Jeunesse Hitlérienne. Il a toujours été contre les jeux de soldats et contre la guerre, cette maudite guerre !...”

 

Quangel est tout effrayé par ce qu’il vient de penser. Changerait-il donc, lui aussi ? Cela équivaut presque au “Toi et ton Hitler” d’Anna (7).

 

Et il s’aperçoit que Trudel a le front appuyé contre cette affiche dont il venait de l’éloigner. -

 

Au-dessus de sa tête se lit en caractère gras :

 

AU NOM DU PEUPLE ALLEMAND

 

Son front cache les noms des trois pendus...

 

(7) Sa femme.

 

 

 

Et voilà qu’il se dit qu’un jour on pourrait fort bien placarder une affiche du même genre avec les noms d’Anna, de Trudel, de lui-même... Il secoue la tête, fâché... N’est-il pas un simple travailleur manuel, qui ne demande que sa tranquillité et ne veut rien savoir de la politique ? Anna ne s’intéresse qu’à leur ménage. Et cette jolie fille de Trudel aura bientôt trouvé un nouveau fiancé...

 

Mais ce qu’il vient d’évoquer l’obsède :

 

“Notre nom affiché au mur ? pense-t-il, tout déconcerté. Et pourquoi pas ? Être pendu n’est pas plus terrible qu’être déchiqueté par un obus ou que mourir d’une appendicite... Tout ça n’a pas d’importance... Une seule chose est importante : combattre ce qui est avec Hitler... Tout à coup, je ne vois plus qu’oppression, haine, contrainte et souffrance !... Tant de souffrance !... “Quelques milliers”, a dit Borkhausen, ce mouchard et ce lâche... Si seulement il pouvait être du nombre !...

 

Qu’un seul être souffre injustement, et que, pouvant y changer quelque chose, je ne le fasse pas, parce que je suis lâche et que j’aime trop ma tranquillité...”

 

Il n’ose pas aller plus avant dans ses pensées. Il a peur, réellement peur, qu’elles ne le poussent implacablement à changer sa vie, de fond en comble.

 

Hans Fallada (1965), Seul dans Berlin, Éditions Denoël, Paris, pp. 34-35.

 

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