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MUSECLIO

Olympe de la parole 9

5 Mars 2009 Publié dans #Concours et club histoire

Derrière le sexisme toujours en vigueur, une révolution silencieuse
Ecole, travail : pourquoi les filles vont gagner
Déjà meilleures à l'école, les filles marquent des points au travail pendant que, de plus en plus, les garçons grossissent les bataillons de cancres. Entretien avec Christian Baudelot, qui signe avec Roger Establet un livre éclairant

 

Trente-cinq ans après le succès mondial de «Du côté des petites filles», d'Elena Gianini Belotti, qui dépeignait de façon saisissante le sexisme de nos sociétés et de l'éducation donnée aux enfants, trente ans après le choc pétrolier et ses conséquences économiques, où en est aujourd'hui l'égalité des sexes à l'école et dans le monde du travail ? Dans un ouvrage passionnant de bout en bout et riche en révélations (1), Christian Baudelot et Roger Establet, les deux célèbres sociologues de l'éducation, révèlent l'inéluctable montée des filles, analysant avec minutie la multitude d'enquêtes et de travaux menés depuis plusieurs années autour de ces questions. Après avoir grillé les garçons à l'école, elles risquent aujourd'hui de leur damer le pion dans la vie professionnelle, malgré des clichés sexistes encore très vivaces et une société toujours dominée par les hommes.

Le Nouvel Observateur. - Concernant les progrès en faveur des femmes, vous parlez d'une véritable révolution. Ce n'est pourtant pas l'image que l'on en a.
Christian Baudelot. - En trente ans, sociologiquement parlant, peu de chose ont bougé dans la société française. Les inégalités restent quasi inchangées, la mobilité sociale est en panne, mais le destin des femmes, lui, a été complètement bouleversé. Dès lors que l'on prend un peu de recul historique, le développement de la mixité dans les écoles et dans la vie professionnelle a de quoi étonner. Alors que sévissait depuis si longtemps une implacable séparation entre filles et garçons, la mixité à l'école s'est imposée sans coup férir, à une vitesse impressionnante. Elle s'est accomplie comme une évidence, sans même que les féministes ne s'en emparent, occupées qu'elles étaient à se battre plutôt sur le terrain de la contraception, des salaires, des luttes sociales. Ce sont des microdécisions, des changements à un niveau individuel, dans chaque famille. Parallèlement, la proportion de femmes actives, elle, a explosé en à peine plus d'une génération. Elles ont conquis le monde du travail, imposant leur légitimité dans tous les métiers, tous les milieux professionnels. Aujourd'hui, plus personne ne renâcle à s'en remettre à une femme médecin ou avocate, et c'est extraordinaire en si peu de temps ! C'est une révolution silencieuse, et qui est toujours en cours, avec sans cesse de nouvelles avancées, comme tout récemment l'arrivée de jeunes femmes à des ministères importants.

N. O. - Malgré ces progrès, pourtant, les femmes se sentent toujours bien loin de l'égalité...
C. Baudelot. - Elles ont raison. Les inégalités subsistent. Elles sont ressenties comme une injustice d'autant plus douloureuse qu'elles sont souvent idéologiquement justifiées par l'expression bruyante de préjugés et de stéréotypes sexistes. C'est bien là le paradoxe : l'étonnante survivance et la vivacité de ces clichés présents partout et dont nous sommes tous imprégnés. Je n'en donnerai qu'un exemple, la représentation des hommes et des femmes dans les livres pour enfants mise en lumière par la psychologue Anne Dafflon Novelle : les personnages féminins y sont bien moins nombreux, moins importants dans l'histoire, les femmes y sont inévitablement nourrices, cuisinières ou maîtresses d'école. Même lorsque les histoires mettent en scène des bêtes, les animaux masculins sont plus nombreux, plus gros, toujours plus imposants et plus forts - éléphants, lions, ours, tigres -, alors que les souris constituent à elles seules près de la moitié des héroïnes filles ! A l'occasion du centenaire de sa naissance, on entend beaucoup les analyses de Simone de Beauvoir. Je suis frappé de voir à quel point elles n'ont pas pris une ride.
N. O. - Vous parlez d'ailleurs d'une mixité en trompe-l'oeil. Pourquoi ?
C. Baudelot. - Sur le devant de la scène, dans les médias, on voit surtout quelques pionnières à la carrière spectaculaire, mais la parité professionnelle reste un leurre. Aujourd'hui, sur l'emploi total, 2% seulement des professions sont exercées à proportion relativement égale par hommes et femmes ! Il s'agit des métiers du droit, des formateurs, et des patrons d'hôtels, cafés, restaurants. Partout ailleurs, les métiers sont marqués par une très nette prédominance de l'un ou de 1 autre sexe. Les femmes restent largement écartées de presque tous les métiers qui font référence de façon explicite à la fonction d'autorité, d'encadrement. Dans le noyau dur des entreprises, direction, ingénierie, la domination masculine reste flagrante.

N. O. - Mais peut-on vraiment réfuter les théories qui prêtent des aptitudes différentes aux hommes et aux femmes ?
C. Baudelot. - C'est vrai, les techniques de l'imagerie cérébrale ont mis en évidence des différences de fonctionnement entre le cerveau des hommes et celui des femmes, mais elles ne se traduisent en réalité que par de très faibles différences en termes de connaissances et de comportement. Si les enquêtes de l'OCDE font apparaître des performances légèrement supérieures pour les garçons en mathématiques et nettement plus élevées pour les filles en compréhension de l'écrit, les écarts sont en réalité bien plus importants d'un système scolaire à l'autre - donc en fonction de l'environnement qu'entre les sexes. Et plus le niveau général est élevé, moins ces écarts sont importants. Ainsi les Coréennes, les Finlandaises, les Canadiennes, les Néerlandaises sont bien meilleures en maths que les garçons de Norvège, des Etats-Unis ou d'Italie... Le déficit de filles dans les filières scientifiques ne peut donc s'expliquer par une inégalité naturelle de potentiel.
Les sciences sociales ont accompli un travail considérable pour remettre en question des supposées «évidences» qui se sont révélées des erreurs. Elles ont montré, par exemple, que d'une société à l'autre, d'une époque à l'autre les statuts et les rôles attribués aux hommes et aux femmes n'étaient pas les mêmes, réduisant le territoire du «naturel» comme peau de chagrin.
N. O. - Pourquoi beaucoup de filles continuent-elles à faire de mauvais choix d'orientation et de métier ?
C. Baudelot. - Il y a ce phénomène bien décrit par Bourdieu : les jeunes se fondent sur ce qu'ils perçoivent de l'évolution du monde. En constatant que dans leur entourage peu d'enfants ont fait ou font des études supérieures, les enfants d'ouvriers sont conduits à penser que les études ne sont pas pour eux. De même, les filles, dans la construction de leur identité, se fondent sur leur entourage et sur les grands modèles sociaux qui, eux, n'ont guère évolué. Elles se préparent, comme leurs mères, à en faire plus pour recevoir moins, à de futures concessions sur leur vie professionnelle pour concilier travail et vie familiale. Mais c'est en train de changer, car dans le même temps une autre tendance lourde a modifié les règles du jeu social. Les chocs pétroliers et l'évidence quasi quotidienne de la mondialisation ont totalement transformé la donne. Tous les enfants, quel que soit leur sexe, savent aujourd'hui que l'école a pour mission de les préparer à l'emploi, à une profession. Les filles le savent même mieux et plus tôt que les garçons. Et malgré les stéréotypes qui continuent à peser sur leurs choix elles sont déjà, depuis peu, majoritaires en médecine, en droit, dans les écoles de commerce...
N. O. - Les garçons seraient donc les nouveaux perdants du système scolaire ?
C. Baudelot. - Une toute petite partie d'entre eux constituent la crème de la crème, les meilleurs élèves accédant aux plus élitistes de nos formations, mais ils forment surtout l'essentiel du bataillon des élèves en difficulté. Les stéréotypes de comportement dépeints par Elena Gianini Belotti sont toujours d'actualité : des filles dociles et opprimées qui s'attachent à bien ranger leurs affaires, à se tenir tranquilles, des garçons libres et indisciplinés... Mais le monde, lui, a changé. Et après trois décennies de sous-emploi, de précarité et de chômage, ces stéréotypes n'ont plus la même tonalité. Les garçons indociles qu'elle mettait en scène avaient quelque chose de constructeurs de barricades partis à l'assaut du monde et de l'échelle sociale. Au cours des Trente Glorieuses, l'indifférence à l'ordre établi était, pour les garçons issus de milieu bourgeois, une façon de s'affirmer, un anticonformisme de classe. Aujourd'hui, entourés de parents soucieux de réussite scolaire, les garçons sans ordre ni méthode sont tout simplement en difficulté scolaire ! Et l'émergence depuis quelques années de modèles très machistes dans notre culture, à la télévision par exemple, ne fait qu'accentuer ce phénomène. Car dans une société de services, de matière grise, on a de moins en moins besoin des qualités «mâles» traditionnelles, comme la force physique, le courage guerrier. Parions que les hommes auront fort à faire pour préserver demain leurs privilèges d'aujourd'hui.
(1)«Quoi de neuf chez les files ? Entre stéréotypes et libertés», par Christian Baudelot et Roger Establet, Editions Nathan

 


Le Nouvel Observateur

 

 

 

 

Source : http://hebdo.nouvelobs.com/hebdo/parution/p2255/articles/a365246-ecole_travail__pourquoi_les_filles_vont_gagner.html

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