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MUSECLIO

Olympe de la parole 6

5 Mars 2009 Publié dans #Concours et club histoire

7. Documents d'information et de réflexion

EXEMPLE EUROPEEN : La Suisse

LE SEXISME DANS LES MANUELS SCOLAIRES - Interview d'Huguette Junod

" Il n'y a pas une volonté délibérée de faire des manuels sexistes, on est le produit de ce qu'on a reçu.

1) Pourriez-vous présenter votre parcours en quelques mots ?
Je suis née à Genève et me sens féministe depuis toujours ! Enfant, j'étais une meneuse: je grimpais aux arbres, organisais des jeux. J'ai suivi un parcours relativement classique, mais les injustices liées au sexe me révoltaient ! Par exemple, les garçons passaient directement de la 6e au collège, alors que les filles devaient faire une 7e année (éventuellement accompagnées des garçons les moins forts) et entraient donc à l'Ecole supérieure de jeunes filles un an après les garçons. A moins de rattraper une année de programme et d'affronter de nombreux obstacles, elles n'avaient pas accès à la classique ou à la scientifique, et ceci dans les années 60 ! A l'école de commerce où j'étais, toujours non mixte, les filles qui voulaient passer la maturité devaient suivre des cours facultatifs de mathématiques qui avaient lieu durant les jours de congé. On était 30 à commencer pour finir à 3-4 filles en maturité sur une classe de 20 ! J'ai donc vite pris conscience des inégalités ! A 17 ans, Maryelle Budry, qui était déjà mon amie et habitait le même quartier, m'a fait lire Simone de Beauvoir, qui a beaucoup compté pour moi.

2) Qu'est-ce qui vous a amenée à vous intéresser au sexisme dans les livres scolaires ?
Au fil du temps, en enseignant au cycle d'orientation, j'ai souvent été confrontée au sexisme. Par exemple, je me souviens d'une séance de présentation de la nouvelle méthode d'allemand " Vorwärts ". Il y avait un dessin qui se voulait humoristique où une femme ouvrait le capot de sa voiture, à l'arrière, et il y avait un billet " Chérie, le moteur est devant ". J'ai fait une remarque, bien sûr, mais la méthode était déjà imprimée, et achetée !
Les livres d'allemand étaient presque tous sexistes, les sujets de dissertation ou les livres proposés toujours écrits par des hommes… Après, c'est comme un prisme qu'on a devant les yeux : une fois qu'on est consciente du problème, on repère les inégalités tout de suite !

3) Y a-t-il quand même une évolution dans les manuels scolaires ?
Dans mon mémoire en études genre1) , j'ai comparé différents manuels scolaires entre 1940 et la fin du XXe siècle (niveau primaire, cycle et post-obligatoire) : non seulement rien n'a changé, mais ça a même empiré : la méthode d'allemand de 1974, utilisée jusqu'à récemment, est la pire de toutes au niveau du sexisme et des stéréotypes.
La nouvelle méthode a l'air mieux équilibrée, même si on peut déplorer l'image d'un garçon seul sur la couverture… Ce n'est pourtant pas compliqué de mettre deux enfants, fille et garçon !

4) Que faites-vous concrètement pour combattre les stéréotypes ?
J'essaie surtout d'informer mes collègues, de les rendre conscient-e-s, j'ai écrit des lettres à la direction… Malgré cela, quand j'ai reçu la nouvelle brochure de grammaire du cycle (1989), les exemples et les métiers étaient majoritairement masculins, le seul métier féminin de la brochure : concierge ! J'ai piqué la mouche, j'ai fait une analyse, et pour qu'elle ne dorme pas au fond d'un tiroir, j'ai contacté la presse ! Suite à ça, une responsable égalité2) a été engagée pour vérifier les nouveaux documents sous un angle égalitaire. Il est difficile de produire des documents non sexistes, ça demande une attention sans faille : les premiers mots qui viennent sont toujours au masculin. Forcément, quand on n'a entendu que ça ! Je pense que beaucoup de mes collègues sont paresseux-euses et préfèrent reprendre ce qui existe déjà… Moi j'ai donné à mes élèves "Enfance" de Nathalie Sarraute dès sa parution en poche. On peut au moins aborder une femme par siècle, et pour le XXe siècle, il y a vraiment du choix ! Le fait que les femmes ne soient pas abordées a un effet très pervers, c'est comme si elles n'avaient ni pensé ni écrit. Sans modèles d'identification, les filles ne se voient pas ministres, écrivaines ou artistes. Quant aux garçons, ils sont persuadés que les filles sont nulles et que la science et la culture leur sont réservées !

5) Comment vos élèves, filles et garçons, réagissaient-ils à cette thématique ?
Les filles étaient généralement assez attentives, les garçons étaient plutôt dans le refus. Mais dès 17 ans, il y avait plus d'ouverture… On a eu des échanges très positifs, ils/elles repéraient très facilement les stéréotypes, m'apportaient des exemples en classe…
Certain-e-s élèves avaient l'impression que je ne parlais que de ça ! Je les bassinais, mais après ils/elles se souvenaient des réflexions de la Mère Junod !
Ça les faisait réfléchir…

6) Et vos collègues ?
J'ai vraiment essayé de sensibiliser mes collègues, de leur proposer des choses faciles, comme de veiller à trouver des citations de femmes pour les sujets de dissertation, mais je prêchais dans le désert ! Il y avait même beaucoup de résistance. J'ai une hypothèse sur l'agressivité que cette question soulevait : quand on parle de rôle, on touche à la construction de l'identité, ce qui peut profondément remettre en question des principes ancrés depuis l'enfance. C'est peut-être parce qu'on touche à cette intimité que les réactions sont parfois si violentes.

7) Et à présent, à quoi travaillez-vous ?
Depuis 2000, je fais un travail qui présente des sujets de femmes, des livres d'autrices, une bibliographie de 100 pages, des extraits de poétesses suisses romandes, etc, qui sera à la disposition des maître-sse-s. Suite à une pétition de collégiennes demandant un enseignement moins discriminatoire, j'ai été convoquée à la Commission du Grand Conseil où j'ai pu présenter ce travail, qui est presque terminé. Ensuite, je m'attelle à une thèse de doctorat, plus complète que mon mémoire, dont un des axes sera "Mais pourquoi ça ne change pas ? ". J'aimerais trouver des explications psychologiques et historiques, dans les fondements de la société.

8) En tant que parents d'élèves, que peut-on faire pour prévenir ou dénoncer le sexisme ?
C'est difficile, car il faudrait que les parents soient d'abord conscients du phénomène, mais en général, personne ne voit rien ! Il faut bien comprendre qu'il n'y a pas une volonté délibérée de faire des manuels sexistes, on est le produit de ce qu'on a reçu. L'idéal, ce serait d'aborder des parents en donnant des conférences dans le cadre des associations de parents d'élèves et que celles-ci puissent faire pression sur le DIP pour exiger que les nouveaux manuels ne soient pas sexistes.

9) Plus généralement, quelles actions concrètes permettraient de faire évoluer la société ?
Il faudrait que le DIP opte pour une attitude ferme, en exigeant des enseignant-e-s une égalité hommes - femmes (par exemple, 50% de sujets d'autrices dans les dissertations, 3-4 livres de femmes en littérature sur les 10 étudiés)… Le bon à tirer des examens ne devrait être signé que s'il est égalitaire ! Ce serait
bien de prévoir aussi un séminaire égalité lors de la formation des jeunes professeur-e-s, et un appui à la rédaction non sexiste des nouveaux documents… Toutes ces choses qui permettraient de prendre de nouvelles habitudes !
Avis aux personnes qui veulent écrire au Département de l'instruction publique ou aux parents d'élèves qui veulent organiser des conférences ou débats sur ce thème !

Nous remercions Huguette Junod pour cet entretien !

Propos recueillis par MCR et IB

1) "De l'idéologie sexiste des manuels scolaires à une éducation égalitaire : analyse de quelques manuels de lecture, de grammaire françaises et de méthodes d'allemand utilisés à Genève depuis la fin du XIXe siècle à nos jours : mémoire", Huguette Junod, Université de Genève, Faculté des sciences économiques et sociales, 1998.
2) Mireille Barbier

Source : http://www.f-information.org/fiche/53.htm   "

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